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Les herbicides
LES MOTS DE LA BIO : Les néonicotinoïdes

LES MOTS DE LA BIO : Les néonicotinoïdes

Les néonicotinoïdes sont surnommés « les tueurs d’abeilles » (image rostichep via Pixabay).

C’est quoi les néonicotinoïdes ?

 

Les néonicotinoïdes sont des composés chimiques utilisés comme principe actifs dans certains insecticides. Ils sont utilisés en agriculture mais pas pour les insecticides ménagers (dans lesquels on trouve principalement un autre type de substances, les pyréthrinoïdes). Ce sont donc des produits dits « phytosanitaires », c’est-à-dire des pesticides, terme global qui recouvre à la fois les insecticides (contre les insectes qui ravagent les cultures), les fongicides (contre les champignons, surtout des genres des moisissures), les herbicides (contre les mauvaises herbes, appelées également adventices) et les parasiticides (contre les parasites comme les vers qui mangent les racines, les feuilles, les fleurs, les fruits, etc.). Contrairement à certains insecticides ménagers qui ne sont que des répulsifs (ils éloignent les insectes), les néonicotinoïdes sont des biocides au sens strict, c’est-à-dire qu’ils tuent les insectes.

 

Attention, « néonicotinoïde » est le nom de cette famille de substances et pas la dénomination que porte individuellement chacune d’elles : celles-ci sont désignées par leur nom chimique correspondant à leur formule précise : acétamipride, clothianidine, dinotéfurane, imidaclopride, nitenpyrame... Et si parfois ces noms chimiques sont utilisés comme dénomination commerciale (par exemple le Dinotefuran de Mitsui Chemicals et le Nitenpyram de Jiangsu Sword Agrochemicals), celle-ci n’a souvent rien à voir. Ce qui est vendu sous les jolis noms de Bambi, Suprême ou Equinoxe est par exemple de l'acétamipride ; le Poncho (interdit en France) contient de la clothianidine et de l'imidaclopride ; le Proteus du thiaclopride ; le Cruiser24 du thiaméthoxame ; etc.

 

Quel est le rapport avec la nicotine ?

 

L’histoire de l’emploi des néonicotinoïdes remonte à Jean-Baptiste de La Quintinie (1626-1688), avocat mais aussi jardinier et agronome, créateur du « Potager du roi » à Versailles, qui utilisait, comme beaucoup d’agriculteurs et jardiniers (et comme cela est toujours fait de nos jours en agriculture biodynamique), des préparations à base de plantes pour lutter contre les différentes « pestes » des cultures. Dans son livre Instruction pour les jardins fruitiers et potagers paru en 1690, il décrit les propriétés insecticides du tabac. Son intérêt pour cette plante ne doit pas étonner, car à l’époque elle était considérée comme un véritable médicament, fumé, prisé mais aussi en infusion, en cataplasme et bien d’autres choses encore, d’où son surnom de « herbe à tous les maux » ou de « panacée antarctique ». Dans les années 1560, la reine-mère Catherine de Médicis (1519-1589) utilisa par exemple de la poudre de tabac pour soigner les migraines de son fils François II, roi de France. Comme ce remède était efficace, le duc de Guise proposa de baptiser la plante « nicotiane », en l’honneur de Jean Nicot, l'ambassadeur de France au Portugal, qui avait envoyé la poudre à la reine-mère. Ce qui fut effectivement retenu par le botaniste français Jacques Daléchamps, puis par le célèbre botaniste suédois Carl von Linné qui retint la dénomination latine Nicotiana tabacum dans sa classification universelle des plantes. La vente du tabac sous forme de poudre fut longtemps réservée aux apothicaires (pharmaciens).

 

La molécule active, baptisée nicotine, un alcaloïde (familles de molécules à base d’azote, à laquelle appartiennent aussi entre autres la caféine, l'atropine ou la morphine), a été découverte et décrite en 1809 puis isolée en 1828. On notera qu’on trouve aussi de la nicotine, mais en quantité moindre, dans l'aubergine, la tomate, la pomme de terre ou encore le chou-fleur.

 

Si les propriétés insecticides du tabac furent ainsi connues depuis longtemps, l’usage concret de la nicotine insecticide se développa dans l'entre-deux-guerres, l'industrie agrochimique produisant de la nicotine ou du sulfate de nicotine à partir de déchets de poudre de tabac provenant de la fabrication des cigarettes.

Publicité française des années 1920 pour un insecticide agricole à base de nicotine naturelle (image Wellcome Collection).

Et les néonicotinoïdes dans tout ça ?

 

La nicotine était certes assez efficace, mais ce produit naturel était relativement peu stable, comme de nombreux extraits de plantes. Comme souvent dans un tel cas, les laboratoires cherchèrent à produire par synthèse une nouvelle molécule analogue, aux mêmes propriétés, plus stable et encore plus efficace. Pour cet usage insecticide, cela fut fait durant les années 1970-1980, qui virent ainsi l’arrivée de ces « néonicotinoïdes », mot formé à partir de « nicotine », du préfixe néo- (signifiant « nouveau ») et du suffixe -oïde signifiant « qui a la forme de », « qui ressemble à ».

 

C’est la firme Bayer qui breveta, en 1985, le premier néonicotinoïde commercial, l'imidaclopride, mis sur le marché en 1991 (sous le nom de Gaucho). Il connut un succès fulgurant, comme les autres molécules de néonicotinoïdes arrivées dans les années 1990 et 2000. Aujourd’hui, un tiers à un quart des insecticides agricoles vendus dans le monde sont des néonicotinoïdes, le plus gros du tonnage étant principalement destiné aux cultures de maïs.

 

Comment agissent les néonicotinoïdes ?

 

Comme d’autres insecticides, les néonicotinoïdes agissent sur le système nerveux central des insectes, provoquant leur paralysie et au final leur mort.

 

Les néonicotinoïdes peuvent être utilisés de différentes façons : par épandage sur le sol, par pulvérisation sur les cultures concernées ou encore par l'enrobage des semences. Mais contrairement à de nombreux insecticides qui ne sont utilisés qu’en pulvérisation au moment où les cultures sont effectivement attaquées par des insectes ravageurs, avec les néonicotinoïdes le mode d’emploi le plus fréquent est l’enrobage des semences, ce qui permet un traitement préventif. Les semences concernées sont variées : betterave, blé, colza, maïs, orge, soja, tournesol, etc.

Ce sont des insecticides dits « systémiques », ou « pénétrants », par opposition aux insecticides de contact. Ils sont ainsi appelés car ils pénètrent dans tous dans tous les tissus de la plante, étant véhiculés par la sève : « Ils sont absorbés par la plante et transportés dans toutes les parties de la plante, des feuilles aux racines en passant par le nectar et le pollen », comme le précise un document de l’Anses (Agence nationale de sécurité sanitaire de l'alimentation, de l'environnement et du travail). C’est notamment pour cela qu’ils peuvent être utilisés par épandage dans le sol, étant absorbés par les racines. Les insectes qui se nourrissent de la sève et/ou des cellules végétales vont ainsi en ingérer. Mais le ruissellement de l’arrosage ou de l’eau de pluie va également tuer les insectes présents dans le sol, hors de la semence et de la plante. Une étude publiée en 2003 a montré qu’à peine 2 à 20 % des néonicotinoïdes de l'enrobage étaient effectivement absorbés par la graine et par la plante qui en résulte.

À g. des graines de betterave naturelles, à dr. des graines de betteraves enrobées de pesticides (image Sandstein via Wikimedia Commons).

Que leur reproche-t-on ?

 

Les reproches faits aux néonicotinoïdes, comme à beaucoup d’autres pesticides, sont nombreux. Commençons par les effets du ruissellement évoqué à l’instant : en raison de celui-ci, une bonne partie de l’insecticide se diffuse dans la terre et dans les nappes phréatiques, pouvant porter atteinte à des espèces vivantes qui n'étaient pas ciblées, comme d’autres insectes que ceux qui ravagent les cultures (abeilles, papillons…), mais aussi des animaux insectivores, utiles dans la chaîne alimentaire naturelle (oiseaux, souris, taupes, mulots, chauve-souris). Les vers de terre, éléments importants pour la fertilité du sol, peuvent être aussi contaminés par ce type de pesticides.

 

Le ruissellement peut également amener à une contamination des sources, rivières et autres cours d’eau, et même de la nappe phréatique. En octobre 2020, l'ONG Génération futures a publié les résultats d’études indiquant la présence d'un ou plusieurs néonicotinoïdes dans plus de 10 % des aliments végétaux qu’elle avait testés, vendus en France.

 

En plus, il a été montré que la présence permanente du produit par le biais de l’enrobage (et non uniquement par un traitement ponctuel juste au moment où les insectes ravageurs attaquent) favorisait l’apparition dans le temps d’une résistance chez les ravageurs.

 

Tout ceci est aggravé par le fait que la biodégradabilité des néonicotinoïdes est faible.

 

Plusieurs études semblent démontrer que l'exposition chronique aux néonicotinoïdes affecte les abeilles et de nombreux autres invertébrés. Une étude publiée en 2012 a par exemple montré que le thiaméthoxame pouvait réduire la capacité des abeilles butineuses à s'orienter durant leur vol de retour à la ruche, ce qui entraîne leur mort. D’autres insectes, dont certains utiles à l’agriculture et à la fertilisation des sols, sont également affectés, avec entre autres une augmentation de leur fragilité face aux maladies et aux parasites.

(image Christian Birkholtz via Pixabay)

Concernant les abeilles, on s’est également rendu compte que, comme la nicotine qui provoque une dépendance chez l’homme, les néonicotinoïdes pouvaient créer une dépendance chez elles : alors même que ces produits sont toxiques pour elles, elles ont attirées par ces insecticides !

 

On a aussi constaté que les semences enrobées qui ne sont pas bien enfouies sont consommées par les oiseaux et les tuent par empoisonnement ou diminuent leurs capacités migratoires, ce qui peut également les condamner.

 

Les données sur une nocivité éventuelle sur l’homme manquent, mais une étude faite sur des rats publiée en 2012 suggère que les néonicotinoïdes pourraient affecter le développement du cerveau. Puis, en 2017, une autre étude a confirmé la possibilité, chez l’Homme, de conséquences neurologiques ou sur le développement : augmentation du risque d’autisme, des troubles de la mémoire et de tremblements, de malformation congénitale du cœur, anencéphalie (absence partielle ou totale de cerveau et de crâne à la naissance)… Néanmoins, dans un rapport publié en février 2018, l’Anses, a estimé que les travaux disponibles « ne mettent pas en évidence d’effet nocif pour la santé humaine, dans le respect des conditions d’emploi fixées dans les autorisations de mise sur le marché ». Mais c’est oublier les problèmes de dispersion et d’accumulation dans la nature, entre autres.

 

De plus, l’argument avancé par les « défenseurs » de ces insecticides est qu’ils présenteraient un risque faible, en raison d’une utilisation non via épandage, mais par enrobage des graines. Pourtant, des chercheurs ont retrouvé des néonicotinoïdes dans des fleurs sauvages poussant dans des zones voisines de celles traitées.

 

 

Pourquoi en parle-t-on tellement actuellement ?

 

Cette dangerosité avérée ou « au mieux » potentielle des néonicotinoïdes, surnommés « les tueurs d’abeilles », a entraîné très tôt des mesures réglementaires d'interdiction, générale ou ciblées. Ainsi, en France, l’utilisation d’imidaclopride sur le tournesol a été interdite dès 1999 et sur le maïs en 2004. Passons les étapes, pour dire qu’en avril 2018, la majorité des États de l'Union européenne a voté la quasi-interdiction de la clothianidine, de l’imidaclopride et du thiaméthoxame pour toutes les cultures en plein champ, leur utilisation restant autorisée dans les serres, à condition que graines et plantes ne quittent pas leur abri fermé. Suite à cela, la France avait interdit, à partir de septembre 2018, l’utilisation de cinq néonicotinoïdes pour le traitement des semences (acétamipride, clothianidine, imidaclopride, thiaclopride, thiaméthoxame).

 

Si en 2020 les néonicotinoïdes ont fait leur (ré-) apparition dans les gros titres de l’actualité, c’est parce que le gouvernement français a réautorisé en août 2020, pour application dès le mois de novembre suivant, leur utilisation dans les champs de betteraves. Ces champs sont en effet depuis longtemps décimés par un virus (transmis par un puceron, le puceron vert du pêcher alias Myzus persicae) qui leur donne une maladie appelée jaunisse, en raison de la teinte que prennent les feuilles de betteraves. Leur autorisation reste néanmoins limitée à l’enrobage des semences (la pulvérisation restant interdite) et a été donnée au moins « pour la campagne 2021 et le cas échéant les deux campagnes suivantes tout au plus ».

À g. un champ de betteraves atteint par la jaunisse (image Blonder1984 via Wikimedia Commons). À dr. un puceron du genre Myzus persicae qui transmet la jaunisse aux betteraves (image Scott Bauer via Wikimedia Commons).

Pourquoi cette réautorisation ? Parce que dans une filière betteravière française déjà en crise, pour différentes raisons, les baisses de rendement dues à la jaunisse – qui avait repris de l’importance en raison de l’interdiction des néonicotinoïdes – se sont montées par endroits jusqu’à 50 %. Une catastrophe. La filière betteravière, suivie par le gouvernement, a insisté sur la nécessité de ne pas dépendre de l’importation de sucre venant de pays non-européens (ce qui en augmenterait le prix, outre le problème de la dépendance de pays tiers), arguant que s’il y avait des solutions acceptables autre que les nicotinoïdes, elle les aurait utilisées. Les betteraviers avancent en plus que les abeilles et autres insectes pollinisateurs ne butinent pas les champs de betteraves, vu que ces dernières sont récoltées avant leur floraison.

 

Cet argument oublie néanmoins le fait, prouvé, que les néonicotinoïdes restent longtemps dans le sol, qu’ils peuvent polluer l’environnement par le ruissellement comme évoqué plus haut, mais aussi que les autres plantes qui sont cultivées dans les mêmes champs (rotation des cultures) peuvent en absorber, être butinées et ainsi tuer les abeilles. Par ailleurs, nombreux sont ceux qui craignent que la dérogation accordée aux betteraviers soit également demandée par d’autres producteurs (maïs, céréales, etc.), pour les mêmes raisons économiques et d’indépendance vis-à-vis de l’étranger,

 

Certains ne se sont pas privés de faire remarquer que la ministre (écologiste !) de l’l'Environnement, Barbara Pompili, qui a défendu cette dérogation accordée aux betteraviers, est par ailleurs députée de la Somme, un des départements où on trouve le plus de producteurs de betteraves.

 

À chacun de juger la pertinence d’interdire les néonicotinoïdes en fonction des éléments résumés plus haut…

(Image Ehrecke via Pixabay)